Étrangeté du faire

Programmation 2026 — GAC

 

 

Après le sublime et ses vertiges, changement de cap. On descend. On plonge dans le trouble, dans ce qui inquiète doucement, dans ce qui accroche le regard et ne le lâche plus.

 

Cinq artistes, cinq manières d'habiter le réel. De le travailler jusqu'à ce qu'il révèle quelque chose — une épaisseur, une résistance, une persistance.

 

L'étrange, d'abord. Pas le fantastique, pas l'effet. Juste ce léger décalage qui fait basculer le familier. Ce moment où ce qu'on croyait connaître se dérobe, se trouble, devient autre.

 

Puis l'obsession. Pas comme pathologie, mais comme méthode. Une façon de regarder, de répéter, de creuser. Jusqu'à la saturation, jusqu'à l'épuisement, jusqu'à ce que le geste devienne connaissance.

 

 

 

Marie-Cécile Marquez récupère, accumule, assemble. Objets de brocante, carton découpé, pâte à modeler : elle compose par intuition, fige dans le plâtre, recouvre d'huile. Ses sculptures-peintures deviennent monstres gourmands et colorés, paysages désenchantés mais sucrés. Elle critique la consommation d'images tout en en produisant compulsivement, titre ses œuvres comme des calembours. Rire dans le chaos, ça fait du bien.

 

 

 

Anne Verdier travaille la matière en direct. Céramique, métal, feu. Leurs œuvres naissent d'un dialogue entre création et destruction, fusion et fracture. La matière garde la mémoire du feu, du geste, de l'accident. Elle n'est pas neutre : elle se souvient (Georges Didi-Huberman).

 

Face aux murs baroques de la chapelle Sainte Marie, cette mémoire s'intensifie. Le regard oscille entre l'histoire du lieu et l'énergie brute des pièces. Frédéric Houvert  ajoute des motifs floraux peints qui dialoguent avec l'ornementation du site. Nature et artificiel se confrontent, passé et présent se télescopent.

 

L'œuvre n'est plus objet figé, mais organisme en transformation.

 

 

 

Quentin Spohn dessine sans fin. Ses compositions monumentales saturent l'espace de détails, de symboles, de figures. Chaque trait répond à une pulsion de précision, de contrôle. Le regard s'y perd, s'y épuise, s'y reconstruit.

 

Chez Spohn, l'obsession devient intelligence (Maurice Blanchot). Il prend l'excès du monde — ses images, ses signes, son chaos — et en fait une pensée visuelle. L'accumulation comme manière d'habiter (Roland Barthes). La saturation comme structure.

 

 

 

Michel Pagnoux peint par couches, reprises, effacements. Dans cette rigueur répétitive se joue une quête d'équilibre entre mémoire et apparition. La répétition creuse le sens, révèle la matière vive du geste (Julia Kristeva).

 

Chez Pagnoux, l'obsession se fait concentration. Peindre, c'est recommencer pour mieux voir. Persister pour capter la trace encore vibrante du regard.

 

 

 

Du sublime à l'intime. Du vertige à la persistance. L'étrange ouvre une brèche dans la perception, l'obsession devient attention extrême.

 

Ces quatre expositions montrent que ce qui nous trouble, ce qui nous hante ou nous attire, peut devenir une manière d'habiter poétiquement le monde.

 

Ce que nous voyons brûle encore dans ce que nous croyons éteint (Georges Didi-Huberman).

 

 

 

helena de jong, octobre 2025